Signature Degué :
histoire et verreries Art déco

Introduction
La signature Degué est l'une des plus connues de la verrerie Art déco française de l'entre-deux-guerres. Elle apparaît sur de nombreuses verreries d'éclairage — vasques, tulipes, globes et plaques — mais également sur des vases et objets décoratifs produits au cours des années 1920 et 1930.
Degué est généralement associé au nom de David Guéron, souvent présenté à tort comme un maître verrier. Guéron était en réalité un industriel qui sut accompagner le développement considérable de la verrerie d'éclairage lié à la diffusion de l'électricité. Son parcours est indissociable des artistes et industriels avec lesquels il collabora.
L'histoire de Degué commence au début des années 1920 et précède la création des Cristalleries de Compiègne, auxquelles David Guéron et son associé de longue date Sylvain Danon seront étroitement liés. Les recherches menées à partir des archives commerciales permettent aujourd'hui de mieux comprendre l'origine et l'évolution de cette production, ainsi que les différentes signatures qui lui sont associées.

L'origine de la signature Degué
La signature Degué apparaît dès le début des années 1920. Les premières verreries connues sous cette appellation sont étroitement liées à Paul Deveau (1885-1970), artiste spécialisé dans le travail et la décoration du verre, et à sa rencontre avec David Guéron.
Cette première production comprend notamment des vasques et des tulipes en verre gravé. Les décors sont alors essentiellement inspirés du monde végétal : vigne, roses, glycine, houx, géranium, hortensia, dahlia ou volubilis côtoient quelques compositions animalières. Ce répertoire naturaliste est caractéristique des créations de Paul Deveau et se retrouve dans des verreries qu'il produira ensuite sous son propre nom.
La collaboration entre Deveau et Guéron prend fin au début des années 1920, mais la signature Degué lui survit. Elle va progressivement désigner une production beaucoup plus vaste, dont le style et les techniques évolueront avec le développement de l'entreprise dirigée par David Guéron.


Premières productions Degué : modèles dessinés par Paul Deveau au début des années 1920.
David Guéron : un industriel de la verrerie d'éclairage
David Guéron n'est pas un artiste verrier au sens traditionnel du terme. Ingénieur et constructeur-électricien, il appartient à cette génération d'entrepreneurs qui accompagne, après la Première Guerre mondiale, le développement rapide de l'éclairage électrique.
L'apparition de nouveaux appareils d'éclairage crée alors une demande considérable pour les verreries destinées aux lampes, appliques, suspensions, lustres et plafonniers. Guéron comprend très tôt les possibilités offertes par ce marché et développe son activité en s'entourant de créateurs et de professionnels du verre.
Sylvain Danon, son ami d'enfance et associé, tient une place essentielle dans cette aventure industrielle. Les deux hommes reprennent ensemble L'Electro-Construction en 1923. Leur collaboration se poursuivra dans le développement des activités verrières qui conduiront quelques années plus tard aux Cristalleries de Compiègne, dont Guéron deviendra directeur et Danon administrateur.
Cette organisation permet de mieux comprendre Degué : davantage qu'une production attachée à la personnalité d'un unique « maître verrier », elle résulte de la rencontre entre création artistique, savoir-faire verrier, industrie et commerce.

Les Cristalleries de Compiègne
En 1927, David Guéron et Sylvain Danon reprennent les Cristalleries de Compiègne. L'entreprise dispose de ses ateliers à Compiègne, tandis que ses bureaux et magasins sont établis à Paris, au 41 rue du Paradis. La production comprend aussi bien des verreries d'éclairage que des objets décoratifs.
David Guéron poursuit ainsi le développement de la marque Degué, tandis que Sylvain Danon occupe une place majeure dans l'organisation de l'entreprise, dont il devient admnistrateur. Leur association prolonge celle engagée quelques années auparavant au sein de L'Electro-Construction.
Les Cristalleries de Compiègne développent une importante production de verreries d'éclairage destinée aux fabricants de luminaires. Une partie est commercialisée sous la signature Degué, tandis que d'autres modèles portent des signatures ou des marques différentes. La cristallerie réalise également des verreries spécialement destinées à certaines maisons de lustrerie.
Cette diversité explique que les productions des Cristalleries de Compiègne ne puissent être identifiées par la seule présence de la signature Degué. ROC, Negra, Rethondes, Muller Strasbourg, mais aussi les noms de certains fabricants d'appareils d'éclairage apparaissent sur des verreries issues de cette production.

Couverture du catalogue des Cristalleries de Compiègne consacré au « verre pressé de Degué ».
La signature Degué
La signature Degué apparaît sur une grande partie des verreries d'éclairage et des objets décoratifs commercialisés sous cette marque. Elle adopte une graphie cursive très caractéristique, que l'on retrouve avec une remarquable constance sur les pièces conservées.
Son aspect peut néanmoins varier selon la nature de la verrerie et la technique employée pour apposer la marque. Plus ou moins profonde, nette ou diffuse, la signature peut être discrètement placée sur le bord d'une vasque ou d'une plaque, ou apparaître de manière beaucoup plus visible sur certaines verreries. Elle est parfois accompagnée de la mention « France » et/ou « Compiègne » et du numéro de référence du modèle, fournissant alors une indication supplémentaire particulièrement précieuse pour rapprocher la pièce des catalogues de la manufacture.
La présence de cette signature constitue naturellement un élément important pour identifier une production Degué. Son absence ne permet cependant pas d'écarter une attribution aux Cristalleries de Compiègne : une partie des verreries d'éclairage Degué, notamment certains modèles en verre moulé-pressé, n'était pas signée et ne peut aujourd'hui être identifiée avec certitude que grâce aux catalogues d'époque.



Verreries Degué non signées
Toutes les verreries produites par les Cristalleries de Compiègne ne portent pas la signature Degué. C'est notamment le cas d'une partie des modèles en verre moulé-pressé, qui étaient commercialisés sans aucune marque permettant d'en identifier directement le fabricant.
L'attribution de ces verreries repose alors sur leur présence dans les catalogues commerciaux Degué. La confrontation entre les pièces conservées et les modèles reproduits dans ces documents permet d'identifier avec certitude certaines verreries demeurées anonymes en l'absence de signature.
Cette particularité explique que plusieurs modèles Degué aient été, au fil du temps, attribués à d'autres verreries. C'est notamment le cas du sabot décoré de pommes de pin, fréquemment présenté comme une production Noverdy, alors que sa reproduction dans un catalogue Degué avec la référence 500 permet d'en établir l'origine.


Verreries en verre moulé-pressé non signées reproduites au catalogue Degué : sabot aux pommes de pin et verrine aux pâquerettes
Les autres signatures des Cristalleries de Compiègne
Outre la signature Degué, certaines verreries produites par les Cristalleries de Compiègne portent d'autres signatures, parmi lesquelles ROC, Rethondes et Negra. L'origine et la signification de ces appellations restent aujourd'hui difficiles à établir, les documents connus ne permettant pas d'expliquer précisément les raisons de leur utilisation.
Roc : une signature souvent lue « Ros »
Certaines verreries produites par les Cristalleries de Compiègne portent la signature ROC, dont la graphie est régulièrement mal interprétée. Le prolongement de la boucle du « R » sous le « C » conduit en effet fréquemment à lire la signature « ROS ».
Les documents commerciaux d'époque permettent pourtant de lever toute ambiguïté. Un tarif des Cristalleries de Compiègne mentionne explicitement des tulipes dites « Roc », références 704 et 705, destinées à être associées à des coupes portant la même dénomination.
La comparaison entre ces documents et les signatures conservées sur les verreries permet ainsi d'identifier avec certitude ROC, et non « ROS ».


Tulipe réf.705 et tarif des Cristalleries de Compiègne les désignant sous l'appellation « Roc ».
Rethondes : une autre signature sur les pâtes de verre
La signature Rethondes se rencontre sur certaines pâtes de verre produites par les Cristalleries de Compiègne. Elle ne désigne toutefois pas l'ensemble de cette production : les catalogues de la manufacture présentent une gamme importante de verreries en pâte de verre commercialisées sous le nom Degué, déclinées dans de nombreuses formes et dans une grande variété de coloris.
La raison pour laquelle certaines pièces portent la signature Rethondes plutôt que Degué demeure inconnue. Aucun document retrouvé à ce jour ne permet d'établir s'il s'agissait d'une gamme particulière, d'une marque commerciale distincte ou d'une appellation employée dans des circonstances spécifiques.
Le choix du nom Rethondes pourrait cependant avoir une dimension symbolique. Située à proximité de Compiègne, la forêt de Rethondes est étroitement associée à l'armistice du 11 novembre 1918. David Guéron avait lui-même combattu pendant la Première Guerre mondiale : engagé dans la Légion étrangère, il fut blessé en juin 1915 et cité à l'ordre de sa division.
Il est donc possible que cette appellation ait constitué un hommage au lieu symbolisant la fin du conflit auquel Guéron avait pris part. En l'absence de document établissant l'origine du nom, cette interprétation demeure toutefois une hypothèse.

Negra : une signature utilisée sur deux modèles
La signature Negra est beaucoup plus rare. Elle apparaît sur un modèle de vasque et sur un modèle de tulipe en verre moulé-pressé produits par les Cristalleries de Compiègne, tous deux reproduits dans le catalogue de la manufacture.
La graphie de Negra, cursive et soulignée, est très proche de celle employée pour la signature Degué. Cette similitude, associée à la présence des deux modèles dans le catalogue des Cristalleries de Compiègne, ne laisse aucun doute quant à leur origine. La raison de l'emploi de cette signature particulière demeure en revanche inconnue.



Vasque réf. 587 et tulipe réf. 586 reproduites au catalogue des Cristalleries de Compiègne, et détail de la signature « Negra ».
Les verreries produites pour les fabricants d'appareils d'éclairage
Les Cristalleries de Compiègne ne commercialisent pas uniquement leurs verreries sous la signature Degué ou sous les autres appellations utilisées par la manufacture. Elles produisent également des verreries destinées à certains fabricants d'appareils d'éclairage, dont le nom est directement apposé sur le verre.
Plusieurs exemples aujourd'hui identifiés permettent de documenter cette pratique, notamment pour les maisons Henri Mouynet, Léon Hugue et Francis Hubens.
Henri Mouynet : des verreries signées pour Veuve Mouynet et Fils
La maison Veuve Mouynet et Fils succède en 1924 à l'entreprise fondée en 1892 par Marius Mouynet. Dirigée par son fils Henri Mouynet, elle poursuit son activité dans le domaine des appareils d'éclairage jusqu'à sa dissolution en 1937.
Certaines verreries destinées aux luminaires de cette maison sont produites par les Cristalleries de Compiègne et portent directement la signature H. Mouynet. Celle-ci adopte une graphie cursive soulignée très proche, dans son principe, de celles rencontrées sur plusieurs autres productions de la Cristallerie.
La lecture de cette signature a parfois donné lieu à une confusion : l'initiale très stylisée de Henri est régulièrement interprétée comme un « J », conduisant à l'appellation erronée « J. Mouynet ».


Deux exemples de la signature « H. Mouynet » moulée sur des verreries produites par les Cristalleries de Compiègne
Léon Hugue : des verreries signées pour ses appareils d'éclairage
Créée à Paris à l'aube du XXe siècle, au 10 rue Pierre-Levée, la maison de bronzes d'éclairage de Léon Auguste Hugue (1878-1970) restera active jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale. Durant plus de vingt ans, elle produira un grand nombre d'appareils d'éclairage, depuis les modèles de tradition classique et Art nouveau jusqu'aux créations Art déco et modernistes de l'entre-deux-guerres.
La signature Hugue, apposée sur le verre, adopte ici encore une graphie cursive et soulignée, très proche dans son principe de celle rencontrée sur plusieurs autres productions de la manufacture. Sa présence sur différentes verreries destinées aux appareils de Léon Hugue permet de documenter cette production réalisée pour le fabricant parisien.


Deux exemples de la signature « Hugue » moulée sur des verreries produites par les Cristalleries de Compiègne
Francis Hubens : des verreries produites par les Cristalleries de Compiègne
Francis Hubens fut l'un des importants fabricants parisiens de bronzes d'éclairage de l'entre-deux-guerres. D'origine belge, il s'associe au début du XXe siècle avec Carteyrade pour produire des appareils d'éclairage au gaz et à l'électricité, avant de poursuivre seul cette activité à partir de 1927. Ses ateliers de fonderie étaient établis au 144 boulevard Diderot, tandis que ses modèles étaient présentés dans quatre salles d'exposition situées au 68 rue des Archives à Paris.
Entre 1930 et 1932, les Cristalleries de Compiègne réalisent pour Francis Hubens une série de verreries moulées-pressées destinées à équiper ses appareils d'éclairage. Les marquages rencontrés présentent plusieurs graphies : le nom Hubens apparaît notamment en caractères droits, tandis que Francis Hubens se rencontre également sous une forme cursive.
L'origine de ces verreries est particulièrement bien documentée par leurs marquages. Le nom Hubens ou Francis Hubens est fréquemment accompagné de la mention Degué ou Compiègne, attestant directement leur fabrication par les Cristalleries de Compiègne pour le fabricant parisien.



Différents marquages relevés sur des verreries réalisées par les Cristalleries de Compiègne pour Francis Hubens, associant les mentions « Hubens » ou « Francis Hubens » à « Degué » ou « Compiègne ».
Degué et Maurice Muller à Strasbourg
Les relations entre David Guéron et Maurice Muller s'inscrivent dans l'histoire de L'Electro-Construction, entreprise d'appareillage et d'éclairage électrique au sein de laquelle Guéron exerce à Paris comme constructeur-électricien après la Première Guerre mondiale. La société possède également une implantation à Strasbourg, qui diffuse du matériel électrique ainsi que des appareils d'éclairage.
C'est dans ce contexte qu'apparaît très tôt le nom Degué en Alsace. Dès 1922, L'Electro-Construction de Strasbourg propose à la vente de la « verrerie d'art Degué », parallèlement au « Parsiwatt », un appareil destiné à réduire la consommation électrique. Des annonces publiées dans la presse strasbourgeoise présentent même l'entreprise comme détentrice du droit exclusif de vente du Parsiwatt et de la verrerie d'art Degué pour l'Alsace-Lorraine, la Belgique et le Luxembourg. Ces documents témoignent ainsi de l'existence d'un réseau commercial Degué particulièrement précoce, antérieur à la création des Cristalleries de Compiègne.
En 1923, l'histoire des deux établissements évolue parallèlement. À Paris, David Guéron reprend L'Electro-Construction avec Sylvain Danon. À Strasbourg, Maurice Muller devient propriétaire d'un fonds de commerce exploité sous l'enseigne « L'Electro-Construction », consacré à la lustrerie et à la verrerie. Installé initialement 4 rue de Haguenau, l'établissement commercialise des lustres en bronze et en fer forgé ainsi que des verreries d'art, tout en poursuivant la diffusion des productions Degué.
L'entreprise est ensuite transférée 12 rue de Rosheim, adresse sous laquelle Maurice Muller figure notamment dans le catalogue de la Foire européenne de Strasbourg comme diffuseur de « lustreries » et de « verreries d'art ». En 1930, Maurice Muller cède son fonds de commerce L'Electro-Construction à son fils Robert Muller ; l'activité est alors décrite comme consacrée aux articles d'électricité et lustres d'art.
Les relations entre les maisons Muller et Degué ne sont toutefois pas seulement documentées par les archives commerciales. Plusieurs verreries d'éclairage portent la signature « Muller Strasbourg » : certaines sont réalisées en verre gravé multicouche, d'autres en pâte de verre. Plus exceptionnellement, des verreries peintes portent conjointement les signatures « Muller Strasbourg » et « Degué ». Ces pièces constituent un témoignage matériel particulièrement significatif des relations établies entre Maurice Muller et les productions de David Guéron.



Signatures « Muller Strasbourg » sur des verreries d'éclairage et publicité de L'Electro-Construction proposant les verreries Degué à Strasbourg.